Maxime Gillio - Les anges se font plumer

 

— Yahvé ? C’est quoi ce merdier ? Et ce look de quinquagénaire hawaïen nourri au smoothie de chou kale ? Il est où le gros lard toxico du début de l’histoire ? Et Wilson, pourquoi il n’est pas là ?

Il lève une main tout ce qu’il y a d’auguste et apaisante.

— Du calme, Orcus, ça fait beaucoup de questions. Déjà, concernant Satan/Wilson, sache qu’il n’est pas au courant de cet entretien.

Un entretien ? Sans déconner ? Sans l’aval de mon boss. Oh, il joue à quoi, le Tout-Puissant ? Il se croit chez Manpower ou Randstad ?

— Tu es au courant que tu prends un risque de dingue, là ? Je te rappelle que Tokū et moi, on roule pour Wilson, et je doute qu’il apprécie que tu nous convoques dans son dos. En plus, il lit dans nos pensées, donc dès qu’on aura quitté ton bureau, il sera forcément au courant de tes cachoteries.

Puis mon regard se porte sur Mata Hari et Lee Harvey Oswald.

— D’ailleurs, tu as quatre zombies face à toi, mais je ne vois aucun de tes soldats célestes, avec leurs petites ailes de pigeon et leurs culs joufflus. Alors tu t’expliques ?

— Et si tu me laissais en placer une, Orcus ?

Les éclairs que je vois scintiller dans ses yeux m’incitent à la boucler. Employé de Wilson ou pas, Yahvé a le pouvoir de me réduire en cendres d’une simple pensée, et je serais bien avisé de ne pas le tenter davantage.

— Bien, reprend-il d’une voix adoucie. Alors un petit rappel pour commencer : ton patron est un ange déchu. Une de mes créatures, qui a cru qu’elle pourrait rivaliser avec moi, et que j’ai lourdée du paradis à coups de pompe dans le derche. Depuis, on ne va pas se mentir, il a fait son petit bout de chemin et s’en est plutôt bien sorti. Sa boîte fonctionne pas mal, je ne dis pas le contraire, ses résultats sont bons, ses dividendes honorables et il a su rebondir. Mais il n’empêche que tout Lucifer ou Satan qu’il soit, c’est moi qui l’ai créé, et qu’à ce titre, je lui reste supérieur sur bien des points. Ou pour employer une image qui te parlera davantage, Satan a peut-être un mandrin mahousse, mais je reste le plus gros chibre de toute la Création. Tu me comprends mieux, là ?

Ben voilà, tout de suite de la métaphore zobesque éloquente, de l’image pubienne qui fait mouche.

— Autrement dit, j’ai décidé que lorsque vous quitterez cet endroit, Wilson ne trouvera dans vos pensées aucune trace de ce que nous nous sommes dit. Point barre. Ce préambule étant posé, entrons enfin dans le vif du sujet : Wilson est un gros enculé qui cherche à me baiser dans les grandes largeurs.

Ah oui, rien que ça !

— Est-ce une façon de parler devant une dame ? s’offusque Tokū en adressant une œillade langoureuse à Mata Hari.

— Elle ? rigole Yahvé. Attendez, vous savez quel était son métier, avant de soi-disant vendre des infos aux Allemands pendant la guerre ? C’était une pute !

— Une courtisane ! s’offusque la belle Mata.

— Ouais, ouais… Une pute, une courtisane ou une cocotte, comme on vous appelait à l’époque, mais en tout cas, t’en as déroulé du câble, ma chérie, et tu n’étais pas la dernière pour tirer un bon coup.

— Pan, pan !

— Ah ben voilà l’autre teubé qui se réveille, maintenant…

Il se pince les yeux, en proie à une certaine lassitude, et moi-même, je commence à être dépassé par les événements et cette ambiance de vaudeville.

— Si nous en revenions à Wilson ? proposé-je. Tu nous disais qu’il cherchait à te doubler…

— Oui, en effet… Je ne vais pas vous refaire l’explication sur notre petit jeu cosmique à tous les deux, tu l’as déjà expliqué en début d’histoire. Retenons juste que notre joute millénaire n’a d’autre but que de garantir l’équilibre du monde, entre périodes vertueuses et âges sombres. C’est un accord tacite, qui existe depuis que je l’ai viré du paradis et qu’il a décidé de prendre la tête de l’enfer.

— Tu ne m’apprends rien, mec. C’est justement pour ça que nous, zombies, sommes recrutés : pour essayer de te voler des âmes que tu convoites pour ton petit royaume céleste. Et que tu as tes propres soldats de ton côté, pour nous mettre des bâtons dans les roues. Donc je ne comprends toujours pas ce qu’on fout là.

— C’est simple : pour la première fois depuis des millions d’années, Wilson est en train de tricher.

Je marque un temps d’arrêt. Comment peut-on tricher contre le Tout-Puissant, et surtout, dans quel but ?

Vu que Yahvé lit tout aussi bien dans nos pensées que Wilson, il répond à mes interrogations muettes :

— C’est très simple, Orcus : Wilson veut prendre ma place.

— Où ça ? Là-haut ?

— Là-haut, ici-bas, dans les flots, les lieux de culte… Partout. Il veut m’éjecter, purement et simplement. Se venger enfin de l’humiliation que je lui ai fait subir quand je l’ai déchu de son statut d’ange pour le renvoyer sur terre. Seulement, impossible de m’affronter directement. Il a essayé : on ne peut pas ! Alors il a eu cette idée, à la fois simple, et diablement efficace : accroître de façon considérable le nombre de ses sujets, pour m’affaiblir par petites touches sournoises.

— D’où la pandémie…

— S’il n’y avait qu’elle ! Ça faisait déjà quelques années que j’avais des soupçons quant à sa duplicité. Tiens, la catastrophe de Tchernobyl !

— C’était lui ?

— J’en mettrais une burne à couper ! Et la crise des missiles en 1962 ?

— Encore lui ?

— Ouiiiii ! Les humains sont passés à un quart de poil de cul de fourmi d’une Troisième Guerre mondiale, avec arsenal nucléaire et tout le toutim. Je pourrais te donner d’autres exemples, mais chaque fois, j’ai réussi à intervenir à temps pour limiter les dégâts. Parce que jusqu’ici, son souci, c’est qu’il a voulu faire trop de morts d’un coup. Un conflit planétaire. Une catastrophe nucléaire qui raye tout un continent… c’était trop visible, pas assez subtil. Mais je crois qu’il a compris la leçon, et c’est pour ça qu’il agit par petites étapes ; une pandémie par-ci, un tsunami par-là, un Fukushima en attente. Il vaut mieux des petites vigoureuses qu’une grosse molle, pas vrai ?

Je ne sais plus trop quoi penser… Ses théories se tiennent, et ma foi, on parle de Dieu le Père, hein ! Donc je ne me hasarderai pas à remettre en doute ses soupçons. Mais dans ce cas, des questions demeurent.

— Alors pourquoi m’a-t-il demandé d’enrayer la pandémie ? Il n’avait qu’à laisser faire, non ?

Il se fourrage sa barbe soyeuse avant de répondre :

— Je l’ai mis au pied du mur. Je lui ai fait comprendre que je le soupçonnais de ne pas respecter les règles du jeu. Or, ces règles sont très claires : si l’un de nous triche avec l’équilibre cosmique, il sera banni à tout jamais dans les Limbes. Dès lors, en gage de bonne foi, il n’a pas eu d’autre choix que de me suivre sur ce coup-là et de jouer l’union sacrée, y compris devant toi.

— Donc ton numéro de gros junkie défoncé au tout début ?

— Pour endormir les soupçons, tu as compris. Rien de tel pour observer ses adversaires, les inciter aux excès de confiance.

Bon, Wilson a essayé de prendre sa revanche sur son ancien employeur en détournant des fonds, et on cherche à le prendre les doigts dans le pot de confiture. Jusqu’ici, rien que de très normal. Mais il reste LA question en suspens :

— Pourquoi tu nous en parles à nous, ses lieutenants ? Où est ton intérêt.

Il a abandonné sa barbe pour se gratter les roupettes avec une mine béate. Puis il se renifle le bout des doigts et poursuit :

— Mais c’est très simple, Orcus, je veux que tu intègres mon équipe de zombies espions, afin de me faire part des plans de Wilson et de ses futurs coups de pute.

J’en reste tellement les bras ballants que la tête de Tokū m’échappe et roule jusqu’aux pieds de Yahvé.

— Wow wow wow ! On se calme et on boit frais, mec. Tu veux que je trahisse mon boss, juste pour tes beaux yeux ? Que je devienne un zombie double ? Je crois que tu ne connais pas bien Orcus Morrigan, mon gars.

— Oh que si, se marre-t-il en ramassant Tokū pour me le rendre. C’est justement parce que je te connais, plus que tu ne le crois, que j’ai pensé à toi.

— Ah oui ? Alors donne-moi une seule raison de retourner ma veste !

— Une seule ? Eh bien si Wilson arrive à me renverser, la Terre ne sera plus qu’un gigantesque enfer, peuplé de morts-vivants et d’âmes de damnés. Un pandémonium gigantesque, au sein duquel tu ne seras qu’un zombie anonyme parmi des milliards. Et j’ajoute que si Wilson n’a plus à se battre contre moi, il n’aura plus besoin de lieutenants pour lui gagner des âmes. Donc au mieux tu te retrouves en déclassement professionnel, à jouer les vigiles à l’entrée de l’enfer, au pire, il te transforme en golgoth, en remerciement pour toutes ces années passées à son service. À toi de voir.

Merde, il a raison, le con. Quel serait l’intérêt de Wilson d’avoir autant de lieutenants s’il n’a plus à se battre contre Yahvé ? Parce que je le connais, le prince des Enfers, j’ai beau lui être d’une loyauté sans failles depuis bientôt vingt ans, ça reste Satan ! Et le jour où il n’a plus besoin de moi, ce n’est pas lui qui fera des sentiments au moment de remplir la charrette sociale. Et d’ici à ce que se crée un syndicat de défense des travailleurs zombies…

Mais j’ai besoin de davantage de biscuits avant de prendre ma décision.

— Et qu’est-ce qui te dit que ça ne me conviendrait pas ? Après tout, j’ai peut-être envie de me la couler douce et de profiter de ma retraite.

Il claque des doigts et aussitôt, une boîte à cigares apparaît devant lui. Il ouvre le couvercle et attrape un Montecristo dont il sectionne une extrémité d’un coup de ratiches, et qu’il allume à l’aide d’une flamme sortie de son pouce. Puis il me tend la boîte, mais je décline.

— C’est mauvais pour mes bronches.

Il souffle un long panache, puis me pose la main sur l’épaule.

— Écoute-moi bien, Orcus, je suis Dieu le Père, hein ! Yahvé le Tout-Puissant.

— Oui, et alors ?

— Donc l’impossible, c’est un peu ma spécialité, tu vois. Entre autres miracles, j’ai créé le monde, ressuscité mon fils et inventé le moliterno à la truffe. Par conséquent, si tu acceptes ma mission et la mènes à bien, je te promets de réaliser un miracle, même le plus fou.

Dites, il ne se foutrait pas un peu de ma gueule, par hasard ?

— Un miracle ? Rien que ça ? Genre je te demande n’importe quoi et tu le réalises ?

Il lève un doigt solennel.

— À la seule condition que ça n’affecte pas la marche du monde ni ne bouleverse l’équilibre universel. Mais sinon, oui, j’effectuerai un et un seul miracle pour te récompenser.

Mince, en deux arguments, carotte et bâton, il vient de me retourner comme un vulgaire politicien.

— Imaginons, je dis bien imaginons, que je te suive dans ton plan, en quoi ça consisterait, exactement, et comment je ferais pour ne pas me faire choper ?

Il ne peut réprimer un sourire de déjà vainqueur.

— Je peux te promettre que je m’arrangerai pour qu’il ne puisse jamais découvrir dans tes pensées tout ce qui touche à notre accord. Je mettrai en place un canal de communication que nous serons les seuls à connaître. Idem pour les membres de votre équipe.

Là, je ne peux m’empêcher de ricaner.

— Mon équipe ? Attends, t’es gentil, mais que veux-tu qu’on fasse à quatre ? Entre mon pote réduit à une simple tête, une espionne d’opérette et un tireur d’élite avec un QI de protozoaire, on ne va pas aller bien loin.

— Non, Orcus, vous serez cinq.

— Ah bon ? Et c’est qui, le cinquième Marx Brother ?

— Elle est juste derrière toi.

Je me retourne et là… Attendez, faut que je trouve la bonne formule.

« Mon cœur rata un battement. »

Non, trop cucul, et en plus, mon palpitant ne bat plus depuis le 11-Septembre.

« Ce fut comme une apparition. »

Mouais, bof, pas sûr de passer à la postérité avec une phrase aussi creuse.

« Quand je la vis pour la première fois, je la trouvai franchement laide. »

Non plus, parce que ce n’est pas la première fois que je la vois, et que je la trouve franchement sublime.

Oh et puis tiens, vous savez quoi ? Je vous le dirai dimanche prochain, pour l’ultime chapitre.

Joyeux 1er mai !