Maxime Gillio - My name is Hari

 

Zombie Harvey se marre comme un gamin content de sa sale blague.

— Ben oui, c’est moi que je l’a tué, le Président. Pan ! pan ! Je l’ai touché deux fois. Même que sa femme, elle a eu des morceaux de cervelle sur ses beaux habits roses.

Les images mythiques de la vidéo d’Abraham Zapruder s’incrustent en persistance rétinienne. Dallas, Dealey Plazza, 12 h 30. La tête de JFK qui explose sur l’image numéro 313 du film amateur.

— Et qui t’a demandé de le buter ?

— Ben personne.

— Comment ça, personne ?

— Ben c’est moi que j’ai eu l’idée. J’ai acheté le fusil, je suis monté à la bibliothèque, j’ai visé et pan ! pan ! Dans la tête au rouquin !

Un vertige me prend. Lee Harvey Oswald, l’un des meurtriers les plus célèbres de l’Histoire, ne serait qu’un demeuré ?

— Non mais sérieux, Lee, il n’y a personne qui t’a contacté plus tôt pour t’aider à préparer ton coup ? La mafia, les Cubains, la CIA, le FBI ?

— Ben non, que je vous dis ! C’est moi que je l’ai tué. L’avait qu’à pas faire du mal à Marilyn, le rouquin ! Elle était gentille et belle, Marilyn. C’était ma fiancée. Et le Président, l’a été méchant avec elle, et il l’a tuée. Alors moi, je l’ai tué aussi. Pan ! pan !

Je me penche sur la tête de Tokū.

— Tu y crois, à ça ? Près de soixante ans qu’on fantasme sur l’assassinat de Kennedy. Le rapport Warren, des millions de pages, des centaines de livres, de films et de documentaires, des théories du complot par brouettes, et à l’arrivée, on a juste un ravi de la crèche qui s’est trop tiré sur la tige devant les films de Marilyn Monroe et qui a voulu venger son idole. Tu veux que je te dise, Tokū ? Je suis déçu à un point…

— Je te comprends. Mais bon, le fait que ce neuneu ait lui-même été buté deux jours après par l’autre mafieux, là, ça a contribué à alimenter les fantasmes… Comment il s’appelait, déjà ? Jack Diamant ?

— Jack Ruby, Tokū…

Un silence, puis il concède :

— OK, celle-là, je l’ai pas vue venir. Respect, mec… Bon, tout ça ne nous dit pas ce qu’il est venu foutre à Wuhan, et pourquoi il nous a sauvés. Vu le QI de bulot qu’il se trimballe, ça m’étonnerait qu’il ait agi de lui-même.

Tokū parle d’or. Je pose une main sur l’épaule de zombie Oswald, et lui demande, comme tu parlerais à ton vieux tonton sénile :

— Mon petit Lee, ça t’a fait plaisir de tirer sur ces vilains monstres ?

Il branle du chef comme une secrétaire sur le point de transformer son CDD en CDI.

— Oh oui, m’sieur, c’était drôle ! Pan ! pan ! J’en ai pas raté un, vous avez vu ?

— Félicitations, fiston, t’es un champion. Mais dis-moi, tu as eu l’idée de venir faire ton carton tout seul ?

— Oh non, m’sieur ! C’est la dame qui est venue me chercher. Elle m’a donné mon beau fusil, que je pensais que je l’avais oublié à la bibliothèque, et elle m’a amené ici, en me disant de tirer sur tout le monde, sauf sur vous. Alors moi, pan ! pan ! j’ai…

— Oui, c’est bon, ça va, pan ! pan ! tout ça, on a compris. Mais de quelle dame tu parles, crème de zob ?

— Ben, de elle, me répond-il en regardant par-dessus mon épaule.

Volte-face de votre serviteur, qui en manque laisser choir le chef du cher Tokū.

Une zombie femelle s’approche, à pas langoureux. Une belle petite pépée, si vous me pardonnez cette appréciation en ces temps où le moindre compliment peut s’apparenter à de la misogynie harceleuse.

La dadame a dû mourir assez jeune, car c’est un zombie bien conservé qui nous rejoint dans une tenue assez originale. Jugez Dingo. Pardons, jugez plutôt : robe vaporeuse, laissant apparaître un décolleté qui dut être pigeonnant de son vivant. Pieds nus, bracelets torsadés sur ses biceps également nus, et colifichets autour du cou et sur sa chevelure noire.

Un look de danseuse exotique, javanaise ou balinaise, comme on en arborait au début du siècle précédent.

Tokū et moi restons sans voix devant cette apparition tout droit sortie d’une vieille carte postale coloniale en noir et blanc.

— Enchantée, messieurs. Je voix que vous avez déjà fait la connaissance de Lee.

Elle s’exprime avec une pointe d’accent guttural, que j’ai du mal à identifier. Allemande ?

— Je m’appelle Margaretha Geertruida Zelle, annonce-t-elle, comme si c’était une évidence.

Au temps pour moi, elle n’est pas allemande, mais néerlandaise.

— Mais les gens me connaissent davantage sous le nom de Mata Hari.

— Qui ça ? demande Tokū, au mépris de toute convenance.

Mata Hari… Bien sûr, ce nom m’évoque des choses, mais assez confuses.

— Vous êtes… l’espionne ?

Elle sourit, blasée.

— C’est en effet ainsi que je suis passée à la postérité, explique-t-elle. Mais en réalité, ma biographie est assez différente de celle fantasmée par le cinéma et la littérature. C’est néanmoins pour ce profil d’espionne que j’apparais dans cette histoire. Mais qui sait, si je prends de l’importance, l’auteur de ces lignes m’accordera-t-il un petit éclairage historique. À suivre, car ce n’est pas l’essentiel pour l’instant.

— Ne vous inquiétez pas, quand il s’en donne la peine, l’animal vous rendrait passionnant un reportage sur l’élevage des vers à soie les années bissextiles. En tout cas, je suis ravi de faire votre connaissance, euh… Mata, et vous remercie de nous avoir sauvé les miches, à mon camarade et à moi. Mais nom de Dieu de bordel de merde de sa mère la pute vérolée, est-ce que vous allez enfin me dire à quoi rime tout ce merdier ?

— Bien volontiers, Orcus, c’est tout naturel. Mais auparavant, une vérification s’impose.

Elle se tourne vers LHO.

— Lee, allez voir si cet entrepôt est encore occupé. J’ai de sérieux doutes, mais par acquit de conscience…

— D’accord, m’dame. Et s’il y a quelqu’un, est-ce que je peux… ?

— Oui, Lee. Pan ! pan !

Le nabot tueur se précipite dans le bâtiment avec la fougue d’un célibataire se ruant au bordel après deux mois de confinement.

Le temps qu’il effectue son inventaire, Mata Hari et moi devisons entre zombies civilisés. Je suis fasciné par sa peau mate – certes putréfiée –, et son regard indéchiffrable.

— Il est gentil, hein ? demandé-je.

— Très !

— Et dévoué, avec ça.

— Ne m’en parlez pas.

— Mais il ne serait pas un peu con, quand même ?

— À un point que vous n’imaginez pas. Il convient d’ailleurs de remercier Jack Ruby pour son acte salutaire. Qui sait, avec un tel petit pois dans la tête, il aurait pu finir Président des États-Unis.

— D’autres se sont succédé dans la fonction avec aussi peu d’aptitudes et plus de réussite.

— Ne m’en parlez pas, soupire-t-elle. Mais pour en revenir à Lee, quelle gâchette, Seigneur. Difficile de me passer d’un tel don dans l’équipe.

Je m’apprête à lui demander des précisions sur ladite équipe, quand le surdoué de la Winchester sort justement de l’entrepôt, la mine boudeuse et la carabine entre les jambes.

— Y avait personne, grommelle-t-il. J’ai pas pu faire pan ! pan !

Mata Hari secoue la tête.

— Il fallait s’en douter, murmure-t-elle, fataliste. Le temps que nous vous tirions d’affaire, le GODE a disparu. Dieu sait dans quel trou il se cache désormais.

— Alors que faisons-nous désormais ? Le pangolin vérolé a été intercepté avant contamination, et le labo dans lequel il a été conçu a brûlé avec tous ses congénères. Certes, les membres du GODE, à l’origine du plan, se sont fait la malle, mais j’ai presque envie de dire : so what? Notre mission était d’empêcher la pandémie de 2020, c’est désormais chose faite.

— Même si une variante du virus se propage dans les années à venir parce que vous avez eu la flemme de poursuivre vos investigations ?

— Quelles investigations ? ricané-je. Madame aime sans doute enquêter, mais, voyez-vous, je n’ai pas l’âme d’un Sherlock Holmes. Et je doute que mon ami Tokū, réduit à l’état de tête, fasse un Watson crédible. Pas vrai, Tokū ?

— Si je le pouvais, j’acquiescerais « énergiquement de la tête », renchérit mon camarade.

Mata Hari nous dévisage un instant, en portant les doigts à sa gorge (note pour les moins lettrés de mes lecteurs : en littérature classique, la gorge désigne le haut des nichons, voire tous les nibards, pas la pomme d’Adam ou la pomme d’Ève. Ben oui, parce qu’un soutien-gorge, excuse-moi poupée, ça te soutient les loches, tu ne te le mets pas autour du cou comme une écharpe). Donc la Mata Hari, présentement, se caresse le haut de la poitrine, avec une sensualité qui m’électrise le soubassement.

— Vous n’êtes pas un adepte du dépassement de fonction, j’entends bien. Mais n’êtes-vous pas au moins curieux de savoir pourquoi Lee Harvey Oswald et moi apparaissons maintenant, alors que nous touchons à la fin de cette histoire ? Et pourquoi nous vous avons tiré des griffes de ces golgoths ?

— Pan ! pan !

Elle a raison, la bougresse. Que le virus refasse son apparition dans cinq, dix ou cinquante ans, honnêtement, je m’en peigne la girafe. Mais rester sur une question sans réponse, ça me titille la pensarde, et s’apparenterait à de la faute professionnelle.

— J’avoue.

— Dans ce cas.

Elle plisse les yeux, et les contours enflammés d’un portail apparaissent devant nous. Je retiens un sifflement admiratif. Cette zombie doit être haut placée dans la hiérarchie, car peu de lieutenants de Wilson possèdent l’accréditation « ouverture de portails interdimensionnels ».

— La réponse à vos questions se trouve derrière ce passage. À moins que vous ne vouliez rester dans l’incertitude. Car je préfère vous prévenir, ce qui vous attend risque de chambouler toutes vos certitudes.

Putain, tu m’étonnes que je vais le franchir, son portail, après un tel teaser. Comme je m’apprête à y passer la première guibolle, elle m’interrompt :

— Une dernière chose, Orcus. Depuis le début, le coup du « je laisse mon lecteur en plan au moment de passer une porte », vous l’avez déjà utilisé au moins deux fois. Alors fi de la facilité, cette fois-ci. Vous entrez, vous dites tout de suite ce qu’il y a derrière, et vous vous débrouillez pour pondre un cliffhanger un peu plus original.

— Oui, m’dame !

Donc je passe ce fichu portail, la tête de Tokū toujours sous le bras.

Nous débarquons dans une pièce hyper lumineuse. « Nous », c’est Tokū, Mata Hari, Lee Harvey Oswald et donc ma pomme. L’endroit est tellement clair qu’il en est presque aveuglant. Le temps que nos yeux s’habituent, et j’aperçois une silhouette, de dos.

C’est un homme, grand, large carrure, et aux longs cheveux blancs tombant sur ses épaules musclées. Il porte un tee-shirt blanc, et un pantalon en cuir gris clair.

A priori, je ne l’ai jamais vu, et pourtant, il se dégage de lui quelque chose de familier.

Tokū doit ressentir la même impression, puisqu’il murmure :

— C’est marrant, cette sensation de déjà-vu…

Alors, le type se retourne, et si je respirais encore, j’en aurais le souffle coupé.

Cette tenue immaculée, ces longs cheveux blancs soyeux, cette barbe soyeuse, ce néon en triangle au-dessus de sa tête et que je n’avais pas aperçu tout de suite…

— Bordel ! s’exclame Tokū, mais c’est…

— C’est bien Lui, terminé-je-sa-phrase. Mais pas du tout comme au début de l’intrigue.

Exit le gros rasta black confit à la weed des premiers chapitres. Yahvé, aka Dieu le Père, nous apparaît dans toute Sa magnificence, et de Sa voix où roulent des accents de tonnerre, nous interpelle :

— Orcus, Tokū, il faut qu’on parle.