Maxime Gillio - Happy birthday Mr President

 

Le corps étêté du Grand Coësre trouve à peine le temps de vaciller. Une deuxième bastos, en plein dans la clavicule, lui arrache un bras. Sous l’impact, il tourne sur lui-même, mais une troisième balle le stoppe en bout de rotation en lui fracassant l’autre épaule, et une dernière lui réduit la hanche en miettes.

En moins de cinq secondes et quatre balles, le Grand Coësre se retrouve sans tête, sans bras, et avec une seule jambe.

Ses golgoths tardent à réagir, et je cherche tout autour de moi qui vient de déguiser le Grand Coësre en Monsieur Patate, mais walou !

Mon esprit mouline à toute berzingue, et aboutit à deux conclusions :

– Les quatre bastos n’ont pas été tirées à l’aveugle, elles ont chacune atteint un point stratégique du corps du GC. Or, je ne vois personne à proximité immédiate. Mon ange gardien connaît donc parfaitement les caractéristiques du mort-vivant, et doit être un putain de tireur d’élite pour réaliser un tel carton à distance.

– Je résume : Orcus Morrigan, un bras en moins depuis sa première aventure ; Tokū, plus de tête, plus de jambes, plus de bras ; le Grand Coësre, comme Tokū, avec juste une jambe en sursis. Conclusion, il faut impérativement que Philippe Croizon écrive la dédicace de ce book. Ou en tout cas qu’il la dicte… Quoique pour les dédicaces, ça risque d’être galère…

Un golgoth, intrigué par la carcasse de son maître qui se tortille au sol, s’approche en grognant. Mal lui en prend. La dum-dum lui entre par un côté du cou, et sous l’effet de la fragmentation, ressort de l’autre côté en lui creusant dans la carotide un tunnel large comme un vagin d’hippopotamesse.

À ce moment, enfin, le reste des golgoths comprend que ça chie dans le ventilo. Seulement, ça reste des golgoths, hein, et sorti du « manger cerveau », faut pas trop leur en demander. Privés des instructions de leur guide, ils paniquent, s’égaillent, et dès lors, le sniper show peut commencer.

Toujours agenouillé, j’assiste à un ballet improbable. Un son et lumière macabre. Une symphonie pour viscères et cordite.

Je me souviens, quand j’étais môme, mon père m’avait emmené dans une fête foraine, pendant les vacances d’été. Il y avait une baraque de tir à la carabine qui me fascinait, à cause de son premier prix, une gigantesque peluche Spider-Man. Pour avoir une chance de la gagner, il fallait que j’explose des ballons qui volaient dans tous les sens dans une cage grillagée. Cinq plombs, cinq ballons, pas le droit à l’erreur. J’étais concentré comme jamais, je prenais tout mon temps, au grand dam du forain et des autres clients. Mes trois premiers plombs avaient fait mouche. Au quatrième, immense déception, j’avais raté l’un des deux derniers ballons, et il ne me restait plus qu’un seul plomb. Dans le cul, Spider-Man. Alors, mon père m’avait pris la carabine des mains, s’était accoudé, avait bloqué sa respiration, et avait attendu, attendu… Puis, alors qu’on ne s’y attendait plus, il avait pressé la détente, et les deux derniers ballons avaient éclaté. Avec un seul plomb. Il avait anticipé le moment où, dans leur cage, les deux baudruches allaient inévitablement se superposer, l’espace d’une demi-seconde, pour tirer.

Le forain avait bien essayé de protester, mais le regard de mon père était plus efficace que toutes les carabines à plombs du monde, et nous étions rentrés à l’appartement avec un putain de Spider-Man en peluche dans mes bras d’enfant.

À la fin de l’été, mon père mourait d’un infarctus, et avec lui, mes derniers rêves d’enfant.

Mais pourquoi je vous raconte ça, moi ?

Ah oui ! Les golgoths courent dans tous les sens, sans savoir où se cacher, se télescopant parfois, comme les ballons de la fête foraine dans leur cage.

Et comme cet été-là, chaque cartouche fait mouche. Sauf que ce n’est pas de la grenaille de fête à nœud-nœud, mais bien de la foutue bastos conçue pour trépaner du rhinocéros.

Pan ! À bas la calotte !

Pan ! Plus de bras, plus de chocolat !

Pan, pan ! Et hop, un zombie cul-de-jatte !

Je sens que ça remue dans le sac à dos, et j’entends la voix étouffée de Tokū.

— Orcus, qu’est-ce qui se passe ? Raconte-moi, merde !

— C’est incroyable… Juste au moment où le Grand Enculé allait me débiter en bois de chauffage, un tireur l’a abattu, et il est maintenant en train de se farcir la horde des golgoths à lui tout seul !

— Avec un automatique ? s’étrangle Tokū avec ce qui lui reste de cou, mais avec une oreille d’expert en balistique.

— Eh oui. Il aurait pu arroser avec un fusil-mitrailleur, en espérant hacher les golgoths en rafale, mais non, il y va à l’ancienne, méthodique et efficace. Le type doit être un putain de tireur d’élite catégorie médaillé d’or en balltrap, tir longue distance, biathlon et tir-pipes. Lucky Luke et Bullseye, à côté, ce sont des manchots parkinsoniens, si tu pouvais voir ça.

— Ben justement, si c’était un effet de ta bonté, Orcus Morrigan de mes couilles, tu pourrais me retirer de ce sac qui commence à sentir la vieille pisse, que je puisse bénéficier du spectacle.

J’accède à sa requête et sors sa tête, que je prends soin de caler sur le sac, face au spectacle, kif cette pétasse de Mathilde de La Mole faisant ses dévotions avec celle du père Sorel.

Il siffle en assistant à la fin du tir aux pigeons. Les derniers golgoths voient leurs membres exploser au fil de leur course erratique.

— Là-haut ! s’exclame-t-il soudain. L’immeuble en face, dernier étage.

Il n’a plus de corps, mais il a toujours l’œil, l’animal. J’aperçois en effet de vives lueurs à chaque détonation. Notre Samaritain est en train d’arroser bien à l’abri depuis sa lucarne, de l’autre côté de la rue, ce qui rend la précision de ses tirs encore plus démoniaque.

Bientôt, ce n’est plus qu’un tapis de bras, de jambes et de têtes explosés qui nous entoure.

À la tempête succède le calme. « Bruit de guerre, odeur de pet, Tolstoï ! » disait mon grand-père avant de lever la jambe et d’en lâcher de bien mélodieuses et bien fumantes. Ben là, pareil. Un champ de bataille, mini Stalingrad, sur lequel un silence sépulcral vient de s’abattre.

Je cale la tête de Tokū sous mon bras. Nous restons immobiles, ne quittant des yeux l’entrée de l’immeuble d’où nous savons que notre sauveur va sortir. Lui comme moi sommes muets, car nous savons que l’instant est capital. De ceux qui vous influent une destinée.

Enfin, une silhouette se dessine derrière la porte vitrée, et un homme sort de l’immeuble, carabine à la main. Il traverse la rue pour nous rejoindre sur notre parking transformé en charnier.

De loin, il ne paie pas de mine. C’est un zombie de petite taille, plutôt freluquet, le quidam que tu verras davantage derrière un guichet de la Sécu que tireur d’élite dans les Navy Seals.

Et pourtant, à mesure qu’il approche, que je lui aperçois sa petite chemisette noire élimée, ses oreilles décollées et son grand front, je sens ma mâchoire sur le point de se décrocher.

— Orcus, ne me dis pas que c’est…

— Si, Tokū, c’est bien lui. Lee Harvey Oswald !

— Et l’arme qu’il tient, tu crois que c’est…

— Carcano calibre 6,5 mm avec lunette de visée Ordnance Optic 4 x 18 telescopic sight.

— Putain…

Zombie Oswald s’arrête devant nous. Il nous sourit, presque timidement. Bon sang, le mec vient de neutraliser, à deux cents mètres de distance, une troupe de golgoths avec un taux de réussite maximal pour chaque balle tirée, et il a presque l’air d’avoir peur de nous.

— Euh, ça va, les gars ?

Si ça va ?

Attendez, je crois que ça vaut le coup de faire un petit résumé… Tokū et moi sommes envoyés deux ans dans le passé par Dieu et le diable réunis. Nous y avons croisé successivement les zombies de Mengele, Pol Pot, Staline et Gengis Khan, pour ne citer que les plus connus. Tous appartenant à une confrérie à l’acronyme improbable, le GODE, qui cherche à éradiquer la majeure partie de la population mondiale. Nous nous sommes frottés aux tyrans les plus sanguinaires de l’Histoire, et alors que nous étions sur le point de tomber au champ d’honneur, nous sommes sauvés in extremis par le meurtrier sans doute le plus célèbre du XXe siècle.

Tout ça en un mois de confinement, six jours par semaine, et gratuitement.

Et Lee Harvey Oswald qui nous demande, avec beaucoup de précautions, si nous allons bien ! Avouez qu’il y a de quoi se la peindre en bleu, la mettre dans une cage et lui demander de siffler « Ma Tonkinoise » !

Un million de questions me passent par la tête. Sur le GODE, sur la trahison du Grand Coësre, sur la présence de Lee Harvey Oswald, ici, pour nous sauver la mise, sur qui l’a envoyé nous sauver, et pourquoi.

Je m’approche jusqu’à le toiser. Je le dépasse de presque deux têtes, et il a l’air d’un mioche coupable sur le point de se prendre une mandale par son paternel.

Alors, je lui pose la question la plus évidente, la plus urgente et la plus impérieuse :

— Lee, c’est vraiment toi qui l’as tué, Kennedy ?