Maxime Gillio - Who shot the Sheriff?

 

— Ah, mais c’est dégueulasse, j’en ai plein la bouche ! Pouah ! Ptt, ptt, eurgh, je vais gerber… Ah non, je suis con, je n’ai plus de ventre… Mais c’est immonde, ça pue, ça colle, c’est amer… Orcus, s’il te plaît, enlève-moi de là.

Oui, oui, c’est bien la tête de Tokū qui me supplie de la retirer de la flaque d’urine dans laquelle elle trempe.

Ça vous étonne encore ? C’est marrant, après la publication de l’épisode d’hier, j’ai eu des réactions comme quoi c’était méchant d’avoir tué Tokū, qu’il allait manquer à l’histoire, que je ne pourrais plus faire de jeux de mots, tout ça.

Alors vous êtes gentils tout plein, mais je vais encore me répéter : couper la tête d’un zombie ne le tue pas ! Il est clair que c’est un handicap certain pour la suite de sa carrière, mais si la science avance que la tête d’un décapité humain resterait consciente 17 secondes après la séparation du corps, chez le zombie, ben c’est ad mortem aeternam.

Donc en bon mort-vivant râleur et chafouin, Tokū roule des yeux furibards et recrache avec une mine écœurée l’urine qu’il a avalée dans sa chute.

Je reste sourd à ses suppliques, car j’ai plus urgent à gérer. Et puis il ne va pas se noyer non plus, car en bon zombie, il est également amphibie, Tokū (vous voyez que j’allais encore en faire !).

Je me retourne pour voir qui a joué les Docteur Guillotin en traître. Je me dis que ce doit être un membre du GODE qui s’était absenté le temps d’aller lâcher un fil. Mais le bras m’en tombe quand je découvre l’identité de l’indélicat bourreau.

Benito Mussolini ? Kim Il Sung ? Mao Zedong ? Bachar el-Assad ? (Ah non, je suis bête, il n’est pas encore mort, lui. Dommage…)

Eh non, la crème de pute qui nous a doublés n’est autre que…

— Tiens, le grand Coësre ! Vous ici ? Quelle surprise !

N’a-qu’un-œil me toise avec un rictus sardonique. Il tient un coupe-coupe aussi grand que ma jambe, qui me rappelle celui de ce Chinois cinglé dans Le Lotus bleu, qui voulait couper la tête de Tintin pour l’aider à trouver la voie. Vous mordez ? Attendez, je vous le mets là :

Bon, s’il n’y avait que LGC avec son cure-dents, je pourrais encore essayer de me le coltiner. Après tout, Tokū et moi avons bien neutralisé une cohorte de golgoths tout à l’heure.

Le souci, c’est qu’il  n’est pas venu seul, puisqu’il est accompagné au bas mot d’une vingtaine de nouveaux zombies mahousses costauds, et que je n’ai plus Tokū et sa puissance de feu de croiseur pour m’épauler.

— Auriez-vous l’obligeance de me remettre votre arme, Orcus ? demande LGC, fort urbain, en me tendant la main.

Comme si elle percevait mes tergiversations, la tête de (To)kū m’exhorte à me défendre :

— Orcus, je te vois venir, là ! Ne fais pas ton dégonflé, rentre-lui dans le lard, à cet enculé ! Tu es Orcus Morrigan, je te rappelle, le lieutenant number one de Wilson, le prince des Enfers. Tu ne vas pas me dire que tu vas te laisser impressionner par ces petits minets, non ? Allez, vas-y, mords-z’y l’œil ! Sors-z’y la bite et remonte-z’y la fermeture Éclair sur le prépuce !

Putain, mais Tokū en morceaux, c’est encore plus lourd qu’en un seul tenant, c’est pas possible !

À contrecœur, je file mon labrys au GC, puis je pointe la tête de Tokū du pouce.

— Vous permettez ? Juste le temps de le faire taire.

— Je vous en prie, et même, je vous en conjure. Quelle diarrhée verbale ! Il est toujours comme ça ?

— Toujours. Mais c’est pire quand on le décapite.

Je vais pour prendre le sac à dos sur le tronc de Tokū quand LGC m’interrompt :

— Je peux vous demander ce que vous comptez faire ?

— Vider le sac de ses ustensiles et y fourrer la tête de mon ami. S’il ne voit pas ce qui se passe, il se taira peut-être. Ou en tout cas, on l’entendra moins.

— D’accord… Mais bien évidemment, vous comprendrez que je vous demanderai de vider ce sac devant moi, et lentement. Inutile de tenter de dissimuler une quelconque arme ou objet tranchant au passage. Du reste, j’en connais le contenu, car nous l’avons rempli ensemble.

Caramba, encore raté !

Je fais contre mauvaise fortune bon cœur, et commence à vider le sac sous l’œil attentif du grand Mamamouchi.

J’en extrais d’abord la scie circulaire, la tronçonneuse et la tête de marteau piqueur (que j’ai écrit « marteau-piqueur » depuis le début, mais personne n’a osé me reprendre…) déjà évoquées. Mais j’en sors également une chaîne reliée à un casse-tête, une mitrailleuse Remington à clipser, une ogive nucléaire miniature, un godemiché vibrant à double entrée spécial famille nombreuse, un sabre laser, un lance-roquettes (oui, c’est un sac très profond), et comble de l’horreur, un éditorial de Christophe Barbier.

Puis j’arrache la bonbonne à laquelle sont reliés les flexibles du lance-flammes, et la secoue.

— Je suppose que le coup de la pisse à la place du kérosène, c’est de vous ?

— Quelle sagacité, Morrigan ! J’ai en effet demandé à quelques usagers du marché d’y vider leur vessie. Cela dit, vu ce que ces pauvres bougres se foutent dans les veines et inhalent à longueur de journée, je suis étonné que votre ami n’ait pas réussi à l’enflammer malgré tout.

Je chope la tête de Tokū par ses tifs poisseux d’urée.

— Pitié, gémit ce dernier. Orcus, ne fais pas ça. Pas après tout ce qu’on a vécu. Pas après toutes ces humiliations. Pas si près du but. Pas alors que…

Ziiiiiip ! Je referme la fermeture sur ses récriminations. Le sac bouge encore un peu tout seul, en même temps que nous parviennent ses insultes étouffées, puis plus rien.
Je le glisse à l’épaule et me tourne vers LGC.

— Je suis tout à vous.

— Parfait. En ce cas, sortons, et laissons ces messieurs poursuivre leur réunion.

C’est escorté par une vingtaine de golgoths que j’abandonne le GODE et quitte l’entrepôt.

Arrivés près du tas de zombies charcutés, LGC ordonne :

— À genoux.

Comme je tarde à m’exécuter, l’un de ses gorilles me latte les cannes si fort qu’une de mes rotules manque se faire la malle.

Je me retrouve donc à genoux, dans la posture de l’otage qu’on s’apprête à égorger.

— Et maintenant, gilbertbécauds-je, qu’allez-vous faire ? Vous savez que vous ne pouvez pas me tuer, hein ?

Il désigne le monticule de membres et organes avariés derrière lui.

— Ce charnier n’est pas des plus discrets. Nous allons donc y mettre le feu pour en faire disparaître tous les résidus. Mais auparavant, j’aurai pris soin d’y disposer les parties de votre propre corps, que je vais me faire un plaisir de détacher à mon tour. Le karma, en quelque sorte.

Aïe. Le feu, pas bon, ça. Nous réduire en cendres ou nous dissoudre est en effet le seul moyen de nous faire efficacement disparaître, et nous craignons davantage une simple allumette qu’un chargeur de fusil-mitrailleur en plein cœur.

Comme il s’avance avec son coupe-papier king size, je m’insurge :

— Non mais attendez, grand Vizir, vous n’allez pas me débiter en mortadelle comme ça ? J’ai quand même droit à des explications !

— Des explications ?

— Ben oui, tout à l’heure, quand nous sommes entrés, Pol Pot m’a reconnu. C’est donc que quelqu’un les avait prévenus de notre présence, et qui d’autre, à part vous, pouvait nous balancer ? Et puis comment vous pouvez quand même sortir de votre parking malgré votre confinement millénaire ? Pourquoi vous travaillez pour le GODE ? Quelles sont vos vraies motivations ? Arriverai-je encore à tenir ne serait-ce qu’une semaine à ce rythme ?

Il regarde soudain autour de lui, aux aguets.

— Vous cherchez quoi ? demandé-je.

— Les caméras. Elles sont où ?

— Ben sur la façade de l’entrepôt et…

— Non, Orcus, je parle des caméras cachées, elles sont où ?

Je secoue la tête, interdit.

— Je ne comprends pas…

— Ben c’est une caméra cachée, là ? Le coup du « avant de mourir, dévoilez-moi votre plan machiavélique, qui est le vrai méchant, quel est le nom du coupable, etc. ». Sérieusement, c’est une blague ?
Je baisse le front, piteux.

— Je pensais que je pourrais le faire, moi aussi, bredouillé-je.

Il s’énerve et effectue de dangereux moulinets avec son sabre.

— Ah mais non, Orcus, vous n’avez pas le droit ! Pas vous ! Certes, nous sommes dans une aventure avec des zombies, sous une forme feuilletonesque de surcroît, et on vous pardonnera bien des facilités, mais quand même pas des ficelles aussi grosses, c’est indigne de votre rang ! Non parce que Gillio, c’est quand même une quinzaine de romans à son actif, hein ! Donc un peu de respect envers vous-même, mon petit vieux. Alors le coup du « puisque-je-vais-mourir-vous-me-devez-bien-une-explication-et-juste-après-je-me-sors-du-guêpier », ne comptez pas sur moi. Je coupe selon les pointillés, je jette vos bas morceaux dans le charnier, j’y fous le feu, et après, basta cosi !

Putain, mais il ne plaisante pas en plus. Il ne va vraiment rien me révéler, cet enfoiré ! Il s’arrête juste devant moi, lève son sabre et l’abat.

Saviez-vous que la balle dum-dum a été créée afin de préserver le plus d’énergie possible au contact de sa cible et de maximiser les dégâts ? Il s’agit d’une balle de plomb recouverte d’une fine couche de nickel striée de petites fentes. Le choc sur un corps fait éclater la chemise de la balle qui se déforme selon les stries et éclate même parfois. Ce comportement permet à la balle de creuser une cavité d’un diamètre supérieur dans les tissus et de faire éclater les os plutôt que de glisser contre eux.

Eh bien de toute évidence, la bastos que LGC vient de se prendre dans la tronche est une dum-dum, vu qu’il ne lui reste plus que la mâchoire inférieure, tout le reste s’étant volatilisé en un geyser de sang et d’os.

Manque de bol, il a quand même eu le temps d’amorcer son mouvement de sabre.

Coup de chance, l’impact de la balle qui l’a abattu a dévié la trajectoire de son arme.

Manque de bol, ladite lame m’atterrit quand même avec force sur l’épaule.

Coup de chance, il s’agit de l’épaule du bras métallique, et je garde l’usage de mes deux bras.

Manque de bol, je pourrai donc écrire l’épisode de demain, où on apprend qui est mon mystérieux ange gardien.

Et en même temps, si je n’avais plus eu mes bras, j’aurais pu écrire avec les pieds.

Mais ça vous aurait trop rappelé le dernier bouquin de