Maxime Gillio - Le freak, c’est chic

J’ai posé le tronc de Tokū sur la table du grand Coësre, et je lui ai dit :

— Réparez-le-moi !

Il a regardé de son œil unique mon ami encore dégoulinant de merde, et a demandé :

— Pourquoi voudriez-vous que je le « répare » ?

— D’une, parce que ce sont vos gorilles qui lui ont découpé trois de ses membres. Donc vous nous devez bien une compensation. De deux, parce que j’ai besoin d’un Tokū au taquet pour traquer les tocards du GODE. Or, en l’état, c’est davantage un boulet qu’un allié précieux. Sans offense, Tokū !

— Pas de souci, a répondu ce dernier. Je crois que le grand Trucmuche sait très bien que dans l’intérêt commun, il vaut mieux que je sois ingambe, et imbras, pour t’aider à botter le cul de nos ennemis.

Le grand Coësre s’est frotté…

Pardon, j’avais dit que j’arrêterais avec les digressions, mais juste, d’avoir appelé ce personnage ainsi, en fait, c’était sans doute une mauvaise idée. « Le grand Coësre », c’est long à taper, long à lire, ça alourdit la musique du texte… Bref, désormais, je vais l’appeler LGC, d’accord ? Désolé pour l’interruption, j’y retourne.

LGC s’est frotté le menton, puis d’un doigt méprisant, a tâté les mignons moignons de mon compagnon.

— Et comment envisagez-vous cette réparation ? Au cas où vous n’auriez pas remarqué, ce marché n’est pas exactement une succursale de Dar-Ty.

J’ai abattu mon bras métallique sur sa table, fendant le bois du plateau.

— Et mon bras, c’est du poulet à la citronnelle ? C’est le zombie de Léonard de Vinci qui me l’a retapé. Or, vous, les Chinois, vous vous réclamez les plus grands inventeurs de l’Histoire : la boussole, l’imprimerie, le papier, la poudre à canon, le parapluie et j’en passe. Alors ne me dites pas que vous n’avez pas dans vos troupes le zombie du type qui a inventé la brouette ?

— Leu Roi Mer Lin ? Non, lui n’est pas un Réprouvé… En revanche, il y a bien Hô Chi Mou qui pourrait aider…

— Ah ben vous voyez, quand vous voulez ! C’est un célèbre inventeur ?

— Célèbre ? Non, c’est mon beau-frère. Mais j’ai rarement vu un manuel pareil. Et puis de toute façon, c’est le seul auquel je pense.

Je me suis tourné vers Tokū.

— Tu en penses quoi ?

— Au point où j’en suis, Orcus, même un chimpanzé avec la salopette de Bob le Bricoleur, je lui ferais confiance.

Et c’est ainsi que le dénommé Hô Chi Mou est arrivé et a emporté Tokū sous son bras, direction son atelier.

Pendant que mon pote se refait une beauté, j’explique au GC nos maigres avancées : le pangolin faisandé va être livré dans quelques heures dans un KFC de la ville, où il sera débité en tenders, et d’où partira vraisemblablement la pandémie meurtrière.

— Donc, j’ai besoin de vos hommes. Pour surveiller le KFC, pour m’aider à intercepter le pangolin, pour surveiller l’entrepôt où se cachent les membres du GODE et accessoirement pour massacrer tout ce petit monde avant de retourner dans mon présent.

LGC se frotte tellement la barbichette qu’il s’en creuse la viande et que des larves tombent sur la table.

— Il y a un problème.

— Je m’y attendais, soupiré-je, on en a encore pour trois semaines de confinement…

Il fouille dans un tiroir et en sort une carte qu’il étale devant nous.

— En bonne ville ouverte aux joies du capitalisme, il faut déjà que tu saches qu’il n’y a pas un seul KFC à Wuhan, mais dix-neuf. Et tu pourras préciser à tes lecteurs que cette information est tout ce qu’il y a d’authentique.

Il ramasse les asticots qui grouillent sur la table et les écrase entre ses longs ongles crasseux.

— La plupart sont localisés dans l’extrême centre, précise-t-il, mais quelques autres sont en périphérie. Tu les trouveras là, là, là…

À chaque emplacement de KFC, il dépose sur la carte un ver écrasé, suintant d’un jus jaunâtre.

— L’entrepôt que tu as repéré, d’après ce que tu m’as expliqué, se situe… ah mince, plus de vers. Attends…

Il se met le doigt dans le nez, trifouille, et en sort un morceau de cartilage graisseux.

— Ici !

— OK, murmuré-je en regardant la disposition de son bout de sinus et des asticots écrasés. A priori, on pourrait donc penser que le KFC concerné serait celui-ci, car le plus proche de l’usine.

— Certes, mais rien n’est moins sûr, objecte-t-il avec raison. Se focaliser sur un seul restaurant serait une erreur stratégique.

— D’où la nécessité d’avoir des hommes supplémentaires pour surveiller chacun des dix-neuf établissements.

Cette fois, c’est dans sa bouche qu’il fouille, pour en ressortir une molaire recouverte de moisissure, qu’il dépose sur la carte.

Bordel, j’espère qu’il en a bientôt fini avec sa topographie, sinon il va me sortir quoi, après, un morceau de rectum ?

— Cette dent représente notre parking, m’explique-t-il. Regarde, Orcus, nous sommes loin de l’entrepôt, comme des fast-foods.

— Et alors, je me suis bien tapé la route à pince avec Tokū dans le dos.

Il replie sa carte et la range avant de me répondre :

— Rappelle-toi ce que je t’ai expliqué, la malédiction des Réprouvés : nous sommes condamnés à errer sur ce parking, dans ce quartier précis, jusqu’à la fin des temps. Il nous est impossible de sortir. Physiquement impossible, s’entend.

Eh merde…

Bon, ben au moins, ça restreint le champ des possibles, et ça va m’obliger à adopter la tactique que j’aurais dû suivre depuis le début, si je n’avais pas cherché à tout prix à tirer à la ligne : me pointer à l’entrepôt, flinguer tout ce qui se présente, et foutre le feu à ce terrier de fils de putes. Pourquoi ai-je voulu faire dans la subtilité ? Je sais pourtant que ça ne me correspond pas. La politique de la terre brûlée, il n’y a que ça de vrai.

LGC doit lire dans mes pensées.

— Tu n’as effectivement pas le choix, Orcus Morrigan, tu vas devoir affronter le mal à la racine. Et seul.

La voix familière de Tokū se fait alors entendre dans mon dos.

— Qui vous dit qu’il sera seul ?

Je me retourne et…

OH. MY. FUCKING. GOD!

Là, si j’étais la petite catin que je prétends être, je vous laisserais en plan jusqu’à demain, tant tellement l’apparition de Tokū mériterait un chapitre à elle seule. Mais comme j’ai bien conscience de vous avoir blousés ces derniers jours sur le quota action et rebondissements de ma livraison quotidienne, je vous l’offre tout de go, sans augmentation du prix des consommations.

Commençons par le plus évident : Tokū a de nouveau des membres. J’allais écrire « ses » membres, mais ç’aurait été faux. Car ce qui a été rattaché au tronc du zombie japonouille, ce n’est pas de la pièce d’origine. Ni même de la seconde main.

M’en va essayer de vous le décrire, mais à mon avis, faudra au moins le talent de Myriam Myrbou pour vous représenter la chose de visu.

Commençons par le bras droit : de l’épaule jusqu’au coude, deux tiges articulées, en parallèle. C’est rustique, et j’apprendrai plus tard qu’il s’agit de deux amortisseurs de Renault Fuego montés côte à côte. Fixée à ces tiges, et faisant office d’avant-bras et de paluche, une scie circulaire ! Oui, oui, vous avez bien lu : une putain de scie ronde, diamètre fion de jument, et avec laquelle Tokū a désormais intérêt à faire gaffe quand il voudra se gratter les noix.

Croquignolet, non ? Et attendez la suite.

Mon regard passe du bras droit au bras gauche, mais enregistre au passage les deux lanières d’un gros sac dans le dos de mon pote. Et donc le bras gauche.

Ce dernier part bien de l’épaule (merci m’sieur de La Palice) et descend tellement qu’il touche presque le sol. Et pour cause, on a greffé à Tokū un bras de singe ! Et si j’en juge par la couleur rouquemoute et la pilosité (merci d’être velu), c’est un bras d’orang-outan, aussi grand que lui.

Tokū peut donc désormais se balancer dans les arbres, faire ses lacets sans se baisser ou se torcher l’oignon en passant le bras par-dessus l’épaule.

Bon, ça, c’était pour le haut. Les jambes maintenant.

Ben oui, tant qu’à aller dans le baroque, Hô Chi Mou a fait fort.

La jambe droite ? Très simple : une patte d’autruche. Voilà. Enfin, je suppose que c’est une patte d’autruche : un cuissot (ou un cuisseau, je sais jamais) glabre, un genou cagneux et un tibia tout maigre et ridé, terminé par un putain d’ergot (cogito sum) aussi pointu qu’un couteau de boucher. Ou alors ils lui ont accroché une guitare de casoar ? Dans tous les cas, ce spectacle m’émeut, vous n’imaginez pas. Ne manquent plus que les plumes dans le derche, et Tokū aura tout de la meneuse de revue.

Quant à la jambe gauche, très sobrement, le Géo Trouvetou chinois l’a remplacée par une patte de zèbre du plus bel effet (zèbre, okapi, voire d’astrapi, me faites pas chier, je sais juste qu’elle est rayée), et que grâce au sabot qui lui sert désormais de panard, je peux enfin traiter Tokū d’ongulé sans me faire taxer d’homophobie.

Donc je résume : une scie circulaire, des amortisseurs de Fuego, un bras d’orang-outan et des pattes d’autruche et de zèbre.

Ne venez pas jouer les pleureuses comme quoi je vous sers des craques, que j’ai fumé du chicon ou que je me moque du lecteur, vous n’avez qu’à mater un tableau de Brueghel ou de Bosch, un court-métrage de Terry Gilliam ou un long de Robert Rodriguez, vous verrez bien que je ne suis pas le premier à imaginer de telles créatures hallucinantes.

Et puis vous vouliez de l’action et de la déconne, ben là vous êtes servis !

— Mais, mais, mais… bêlé-je.

— Quoi ? demande Tokū en tournant sur lui-même, tu ne me trouves pas badass ?

— Mais enfin, pourquoi est-ce qu’il ne t’a pas remis tes membres d’origine ?

— Ben c’est le problème, me répond-il en se grattant les miches avec ses doigts de primate : le temps qu’on aille à l’entrepôt, ces sauvages les ont récupérés, découpés, émincés et mis à cuire pour faire de la soupe au poulet. Résultat, il fallait me greffer des pièces de rechange, et vu le zoo que représente ce marché, ils ont fait avec ce qu’ils avaient sous la main. Mais ça en jette, non ?

— Euh… certes. Mais tu es sûr que ça va aller pour trouver ton équilibre, tout ça… Et puis pour la baston, tu vas faire comment ?

— Tu rigoles ? Mais je suis paré comme t’as pas idée ! Tu sais ce qu’il y a dans mon sac à dos ? Attends, regarde.

De sa main d’orang-outan, il attrape la scie circulaire, la dévisse, puis il plonge dans le sac, en extrait une tête de marteau-piqueur. Un quart de tour, et la voilà clipsée à son bras. Brusquement, il attrape Hô Chi Mou, le colle au sol, puis tac tac tac tac tac tac ! Il lui éclate le crâne, fait de la bouillie de tronche, de la purée de calebasse avec grumeaux.

Quand il a fini de redécorer le bitume à la boîte crânienne concassée, il se relève et crache sur le tas de zombie de purée.

— Voilà tout ce que tu mérites, enculé ! Une jambe d’autruche, sérieux… Si je te disais, Orcus, cet enfant de vérole a même voulu me greffer une queue de pangolin au cul. Sérieux ! Bon, je ne sais pas ce que tu as prévu avec le grand Couillon pendant que je me faisais customiser le châssis, mais on y va tout de suite, parce que là, j’ai une furieuse envie d’éclater la gueule et le fion de tout ce qui se présente !

Il a raison, fini de tortiller du cul pour démouler de la glace italienne, allons débiter le GODE en rondelles.

It’s slaughter time!