Maxime Gillio - Stop ou encore ?

 

Tokū a eu beau râler, protester, vitupérer tout ce qu’il pouvait, sans jambes ni bras, que vouliez-vous qu’il obtînt ?

Nous sommes en Chine, et trouver une quincaillerie-bazar qui te vend tout ce que tu recherches, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, c’est monnaie courante.

C’est donc muni d’une corde, d’une trottinette à moteur, d’un rouleau d’adhésif et de deux talkies-walkies que nous regagnons notre cache, non loin de l’entrepôt gardé par les golgoths survitaminés.

Ah, et aux esprits chagrins qui me demanderaient comment j’ai pu payer mes emplettes, j’avancerai les deux solutions suivantes, vous n’avez qu’à choisir :
a) Le grand Coësre m’a filé des yuans en prévision ;
b) Au moment où je vous parle, la gérante du bazar est suspendue à son ventilateur, avec ses propres intestins.

Or donc, la trottinette et la corde. Première étape, je brise le cadre de la trottinette avec autant de facilité qu’une allumette. Entre mon bras métallique et la qualité made in China de cette merde, c’est un jeu d’enfant.

Quand il ne me reste plus que la planche, les roues et le moteur, j’effectue quelques raccords électriques, fixe l’un des deux talkies à l’avant de mon bricolage, puis j’attrape Tokū et le saucissonne sur la planche.

Oh, c’est marrant, on dirait un pékinois qui remue la tête à l’arrière d’une voiture !

Le pauvre est tellement accablé qu’il ne cherche même plus à m’insulter, il n’en a plus la force.

— Tu as bien compris ce que tu dois faire ? Avec le menton, tu actionnes ce levier pour avancer ; avec les dents, tu as cette manette pour te diriger. Pour le reste, j’ai pris une longueur de corde que je pense être suffisante. Dès que tu as fini, tu te démerdes pour appuyer sur ce bouton du talkie avec le nez, et je te ramènerai en tirant sur la corde.

Le visage écrasé sur mon bricolage improbable, Tokū arrive à accrocher mon regard au prix d’une torsion du cou.

— Orcus, je peux te poser deux questions ?

Je hausse les épaules, vu que moi je peux encore.

— Je te dois bien ça.

— OK. Alors d’abord, tu es conscient que cette idée de faire pénétrer un zombie-tronc dans un entrepôt en le faisant passer par les égouts, accroché à une planche à roulettes motorisée, est certainement le truc le plus débile qui ait été trouvé depuis que l’homme s’est mis en tête de raconter des histoires ? Sérieusement, mec ? Un moignon scotché à un skate qui se dirige avec le nez et les dents ? Tu espères convaincre qui, là ?

Touché. C’est vrai que sur ce coup-là, même le père Fleming avec son James Bond ou le nabot scientologue dans Mission : Impossible n’auraient pas osé. Mais bon, de toute façon, on est là pour s’amuser, non ? Sinon, je ne serais pas en train de glander sur Facebook avec les copains.

— Aucune autre ambition que de se marrer, réponds-je. C’est vrai que je ne suis pas crédible, et en même temps, on est dans une histoire de zombies, mon vieux ! On s’attendait tellement que je me castagne avec les golgoths que le coup du tronc du petit Tokū accroché à sa planche, j’avoue que ça me fait marrer.

Un moment de réflexion, puis il reprend :

— J’entends ton argument, Orcus. L’exagération, le burlesque, le grotesque, la farce, tout ça, passe encore. En revanche, et c’est ma deuxième question, pourquoi c’est systématiquement moi qui m’en prends plein la gueule ? Franchement, tu as vu le traitement que tu m’infliges depuis le début ? Je me fais défoncer, débiter, démembrer, mais ça ne te suffit pas, il faut encore que tu m’humilies post amputation en me transformant en énorme maki téléguidé. Tu ne pouvais pas me faire mourir une bonne fois pour toutes ? M’offrir une porte de sortie honorable ? Je t’en conjure, Orcus, renonce à cette facilité de m’humilier une fois encore. Détache-moi et allons massacrer la gueule de ces petits fils de putes de golgoths. Tiens, tu vois, je redeviens volontairement vulgaire, comme tu aimes. Allez, Orcus, sois un bonhomme et, oserais-je le dire, un ami. Fais-moi mourir au combat, comme le samouraï que je suis le mérite. Je n’ai certes plus de jambes ni de bras, mais mon âme de guerrier nippon transcendera ce léger désagrément. Au nom de tout ce qui nous lie, Orcus. Je t’en prie.

Je le regarde, le souffle coupé par tant de mise à nu, teintée de dignité. Il me renvoie un regard brillant, où je lis ces liens indéfectibles qui nous unissent, une amitié que je pensais impossible entre créatures de l’outre-monde.

Alors, je sors mon couteau cranté (que j’ai oublié de te dire que je l’ai pris tout à l’heure à la quincaillerie, et que j’ai la flemme de remonter modifier mon texte), et m’agenouille à côté du Tokū roulant.

Je lis la gratitude sur son visage, puis l’incompréhension quand je me sers de mon couteau comme d’un levier pour soulever la plaque d’égout.

— Quoi ? éructe-t-il. Alors tout ce que je viens de te dire, ce cœur mis à nu, où j’entassais toutes mes colères, cette confession d’un zombie du siècle, tu t’en branles ?

Je l’attrape par la corde qui l’entoure façon rôti de Jap, et le rapproche de l’ouverture puante.

— Je suis désolé, mon vieil ami, mais je crois que je ne peux me passer de toi.

— Mais… pourquoi ?

— Parce que je suis accro, Tokū !

Et hop, je le balance dans la bouche d’égout !

— Orcus Morrigan, espèce d’enculéééééééééééééééééééééééééééééééééééé !

J’entends un plouf, puis un klong, puis un va-niquer-tes-morts, puis un zonzonnement, et je vois la corde qui commence à se dérouler.

— Et n’oublie pas, crié-je dans le trou, appuie sur le bouton rouge pour que je te ramène à la surface.

Il ne me répond plus. Normal, il a besoin de ses dents pour se diriger.

Je n’ai plus qu’à attendre son signal, en m’assurant qu’il ait toujours assez de longueur de corde pour se diriger. Alors je m’assois sur le trottoir, et contemple la ville en contrebas (oui, l’entrepôt est dans les hauteurs, je viens de le décider). D’un coup, le doute m’assaille. Et si c’était Tokū qui avait raison ?

Je m’interroge sur la pertinence de mon entreprise. Ça fait quoi, trois semaines qu’on se donne rendez-vous six jours sur sept, sur les couilles de 18 heures ? Mais est-ce bien raisonnable ? Est-ce que je ne suis pas en train de dilapider un potentiel qu’on me prête depuis longtemps, mais qui tarde à exploser ? Est-ce qu’à un moment, même de mes conneries de zombie, vous n’allez pas vous lasser ? Non parce que des calembours, des blagues de cul, des tripes et des viscères, du pipi-caca-prout, ça va bien deux minutes, mais au bout du bout, tout ça pour quoi ?

Et en même temps, mille pardons, mais c’est pas donné à tout le monde, de faire le clown à heures fixes. J’aimerais bien les voir, moi, les invités perpétuels de François Busnel, à ma place. Un journal de confinement ? Mais comment je t’en chie un tous les matins après le petit déjeuner, moi ! Et sans pousser. Les affres de ma conscience au monde torturée ; mon émerveillement de pucelle devant le vol d’une abeille gorgée de pollen ; comment je me réinvente bien en profondeur dans ma maison de campagne, ah oui, bien profond, vas-y Raymond.

Mais du Orcus Morrigan, dites, vous croyez qu’il suffit que j’ouvre la vanne à conneries pour que ça sorte dru et épais, façon éjaculation de pur-sang ? Vous pensez que je ne me creuse pas le cervelet avec une pince à escargots pour essayer de me renouveler dans le graveleux, truffer mes conneries de références que vous serez pas lerche à les trouver ?

Tenez, vous savez ce que j’aimerais vous livrer, comme ça, en loucedé, un de ces quatre apéros ? Un poème ! Oui, oui, un poème de mon cru. Quelques vers, auxquels vous ne vous attendez pas, des trucs qui me grignotent l’âme en ce moment. Mais je le ferai pas. Trop timide, et puis vous attendez tellement autre chose de moi.

Bon, promis, c’était la seule et unique fois où je vous livrais mes états d’âme. Maintenant que je me sens plus léger, back to thrill.

Mon talkie se met à grésiller, m’arrachant à mes complaintes d’écrivaillon narcissique. Je tire sur la corde et entreprends de ramener mon pote à la surface, kif ces chasseurs esquimaux qui remontent des phoques de sous la banquise.

Dans un premier temps, je manque ne pas reconnaître Tokū. Le machin qui pendouille au bout de la corde est marronnasse, dégoulinant d’un jus épais et nauséabond, garni de morceaux de colombins et de déjections inidentifiables.

Je m’empresse de dégainer mon couteau et de le libérer de ses liens.

— Ça va, mon pote ? demandé-je en lui ôtant une capote de derrière l’oreille.

Il tousse, expectore, recrache un tampon hygiénique et dans un râle d’asthmatique, m’explique :

— C’est la dernière fois, Orcus… Je le jure… Alors, les conduits m’ont amené sous une salle de réunion. Malheureusement, je n’ai pas pu voir à l’intérieur. Juste entendre. Mais c’était déjà instructif. Je ne sais pas si ça peut servir, mais j’ai le prénom du zombie à tête de rat qu’on a suivi : Francisco.

Francisco ? Non, vraiment, son faciès de mustélidé ne m’est pas inconnu, mais son blaze ne réveille rien d’autre pour l’instant.

— De ce que j’ai deviné, poursuit Tokū, les autres membres du GODE étaient furieux. D’avoir foutu le feu au labo de Mengele était une super idée, qui les fout dans la mouise et contrecarre leurs plans. Du coup, le pangolin que le Francisco a rapporté est le seul rescapé, si j’ose dire, de toutes les bêtes contaminées.

— La menace n’est donc pas complètement éradiquée, conclus-je avec une finesse d’observation qui force l’admiration.

— Non, mais il y a encore moyen de les stopper. Ils ont pris la décision de livrer le cadavre de l’animal, demain, dans un KFC.

— Un KFC ? Kentucky Fried Chicken ?

— Je ne sais pas, au cas où tu n’aurais pas remarqué, je n’avais pas de quoi faire de recherche sur Mappy…

Bon, résumons : nous ne savons toujours pas qui sont les membres du GODE, à part un certain Francisco « tête de rat » ; et il reste une source possible de contamination avec ce pangolin mi-cuit, pangolin qui doit être livré demain dans un KFC.

Autrement dit, ça va être difficile de terminer cette histoire samedi, comme je l’espérais un peu plus tôt.

Je ramasse Tokū et le harnache dans ses langes pour le remettre dans mon dos, en dépit de ses sanies et du jus de chiasse qui lui coule de partout.

— Qu’est-ce qu’on fait alors, Orcus ?

— On retourne au marché, retrouver le grand Coësre. Il nous saura nous indiquer où est le KFC, et avec un peu de chance, il pourra demander à ses lieutenants de nous prêter main-forte. Et puis dans l’immédiat, il faut qu’on s’occupe de toi.

— S’occuper de moi ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— J’ai repensé à ce que tu m’as dit tout à l’heure, et tu as raison, Tokū, j’ai un peu abusé te concernant. Là, ta plongée dans les eaux merdeuses du quartier a certainement été l’humiliation de trop. Alors pour me faire pardonner, on va voir ce qu’on peut faire pour te retaper avant demain.

— C’est vrai ? Ah, putain, Orcus, je le savais ! Au fond, tu as beau être un zombie, américain de surcroît, mais tu n’es pas qu’un empaffé sans conscience, je m’en doutais. Je ne sais pas encore ce que tu as prévu, mais tu verras, quand j’aurai retrouvé toutes mes capacités, on va tout déchirer, toi et moi !

Un sourire malsain étire la joue qui me reste, et je retiens un ricanement.

Ne t’emballe pas trop, mon pote. Je m’appelle Orcus Morrigan, et je reste la crème des salopes.