Maxime Gillio - SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !

Je ne sais pas ce qui est le plus humiliant : me retrouver la tête collée au réchaud, sans réussir à esquisser le moindre mouvement pour me libérer, ou réaliser qu’on est en train de me faire cuire la tronche en même temps que des couilles de cochon.

Concernant la torture elle-même, je vous rappelle que les zombies n’éprouvent aucune douleur. Par conséquent, ils peuvent bien me faire cuire la joue à point ou la carboniser façon semelle de godasse, ça ne changera rien. Juste, mon physique de beau gosse qui risque d’en prendre un coup si je me retrouve avec un croque-monsieur à la place de la bajoue.

— Je crois que je suis cuit, là, fanfaronné-je. Vous pouvez me lâcher, maintenant, j’apporte la sauce samouraï.

Mais macache. La poigne d’acier qui me broie la nuque ne se desserre pas d’un millimètre, et tout le parking doit maintenant sentir le barbecue de Morrigan.

— Relevez-le ! tonne alors une voix sourde, alors que mon œil est sur le point d’éclater sous l’effet de la chaleur.

Avec toujours autant de ménagement, on me tire en arrière. Le mouvement arrache des lambeaux de chair qui restent collés à la plaque de cuisson. Mon premier réflexe est de me passer la langue à l’intérieur de la joue, mais je m’aperçois qu’elle frétille à l’air libre.

Au temps pour le plan drague cet été, j’ai désormais un trou béant dans la tronche, avec mâchoires apparentes. Même Franck Ribéry ressemble à Robert Pattinson en comparaison.

Je me retourne pour faire face à mes tortionnaires. Ils sont cinq, cinq zombies, et pas besoin d’avoir fait Saint-Cyr pour comprendre qu’il y a un chef et quatre larbins.

Ces derniers sont des morts-vivants mahousses, vêtus de guenilles et de hardes, mais un œil exercé comme le mien ne s’y trompe pas : sous leurs frusques, on devine de la bonne barbaque sous stéroïdes, à peine faisandée, musculeuse à souhait. Je ne sais pas s’ils ont des salles de crossfit à Wuhan, mais assurément, ces quatre lascars sont des adeptes de la gonflette.

Et une fois de plus, le constat s’impose : ils ont la couleur des golgoths, l’apparence des golgoths, le goût des golgoths, mais ce n’en sont pas. Du moins, ils n’en ont pas le comportement bestial et décérébré.

Celui que je suppose être leur chef n’a rien à leur envier physiquement. Les dépassant d’une bonne tête, il porte un chapeau à large bord, duquel dépassent des cheveux réunis en une queue-de-cheval qui lui pendouille sur l’épaule comme le zob indolent d’un zèbre au réveil (z’avez remarqué, je vous ai épargné le « qui lui cascade » sur l’épaule, comme je le lis parfois dans les romances où les messieurs ne sont souvent vêtus que d’un jean et de tablettes de chocolat).

Son corps est recouvert d’une houppelande usée jusqu’à la trame, et il tient une longue canne.

Une balafre lui part du front jusqu’à l’oreille (droite ou gauche, franchement, on s’en branle) et lui a crevé l’œil au passage.

J’en reviens à ses quatre malabars, ayant omis un détail amusant : l’un d’entre eux tient Tokū par un pied, la tête en bas.

Mon pote lance des coups de poing dans le vide en insultant son garde-chiourme, qui ne lui accorde pas la moindre attention.

Derrière tout ce petit monde, j’aperçois une silhouette minuscule, que je reconnais rapidement : le vieux Chinois tout fripé qui nous a indiqué le chemin en début d’après-midi. Mais qu’est-ce qu’il fout là, lui ?

Le magot s’approche et tire le boss par sa houppelande.

— Je vous l’avais bien dit, maître, qu’il y avait des étrangers suspects ! Je peux avoir ma récompense ?

Ah le vieux lavement ! Il nous a balancés !

Queue-de-Cheval fouille sous sa cape, sort quelques piécettes qu’il balance dédaigneusement au yellow kroum sans même lui accorder un regard. Le résidu de fiente ramasse son obole et se carapate sans demander son reste.

Mince, si ça se trouve, si j’avais filé un bakchich au vieux bonze tout à l’heure, il ne nous aurait peut-être pas vendus ?

Je le sais, pourtant, que les bons comptes font les bonzes amis.

Enfin, Queue-de-Cheval ouvre la bouche :

— Qui es-tu ? Parle !

Sobre et efficace. Vu la séance de cuisson sur gril que je viens de subir, et la position inconfortable de Tokū, je devrais faire profil bas. Pourtant, c’est plus fort que moi, il faut que ma gouaille prenne le dessus :

— Alors déjà, tu pourrais dire « s’il te plaît », on n’a pas gardé les golgoths ensemble, et pourquoi tu ne te présenterais pas d’abord ?

Queue-de-Cheval ne dit pas un mot, n’esquisse pas un geste. Mais le gorille qui tient Tokū sort une machette de sous ses frusques. Et pas le modèle jeune fille, je vous prie de le croire, mais le gabarit mandrin de mammouth. Je n’ai pas le temps de protester, schlac ! en un coup un seul, il vient de sectionner un bras de Tokū, au niveau de l’épaule.

Mon camarade se met à hurler en apercevant son membre gisant au sol.

— Mais il est malade ce type ! Mon bras, putain de sa mère ! Orcus, arrête de jouer au mariolle et réponds-lui !

— OK, OK ! Alors je m’appelle Orcus Morrigan, je suis un zombie américain – même si j’ai conscience que la plupart de mes références et de mes vannes sont françaises –, et lui, c’est Tokū. Enfin, ce qu’il en reste…

— Que faites-vous à Wuhan ? demande Queue-de-Cheval.

— On cherche un pangolin.

Ah le con, j’ai répondu trop vite. Sincèrement, mais trop rapidement. Un pangolin, comment voulez-vous que le gars ne pense pas que je me fous de sa gueule ? J’aimerais développer mon propos, mais je n’en ai pas le temps. Schlac ! deuxième coup de machette, et c’est une jambe de Tokū qui rejoint son bras sectionné.

— Mais c’est pas possible, merde !

Tokū gueule aux petits pois, et je ne peux pas lui donner tort.

— Morrigan, sérieusement, tu as été bercé trop près du mur ou tu as été fini à la pisse ? Tu ne pourrais pas réfléchir un peu avant de répondre ? Qu’est-ce que monsieur en a à foutre, d’un pangolin, tu peux me le dire ? Tu ne pourrais pas être plus précis dans tes réponses ? Merde, me voilà estropié et manchot, à c’t’heure.

— Ça va, râlé-je, échaudé par ses jérémiades, il te reste encore une main pour te branler.

Puis, m’adressant à Queue-de-Cheval :

— Par pitié, écoutez-moi jusqu’au bout, euh… maître, je vous assure que vous allez comprendre pourquoi nous sommes ici.

En des termes que j’espère le plus clairs possible, j’explique que nous venons d’un futur proche, afin d’empêcher une pandémie mondiale (coucou, M. Pléonasme !), que nos pas nous ont menés jusqu’à ce marché, où de la viande de pangolin infecté par un vilain virus doit être le point de départ de cette catastrophe sanitaire mondiale.

Queue-de-Cheval m’écoute sans moufter, se contentant de caresser le pommeau de sa canne de ses doigts décharnés.

Quand j’ai fini mon exposé, il prend le temps d’une intense réflexion, puis :

— J’ai deux questions à te poser, Orcus Morrigan. Mais je t’incite à y répondre sans détour, ou toi et ton ami servirez de pitance à mes cochons. Première question : tu as mentionné l’existence d’un laboratoire, à l’extérieur de la ville, où ce virus aurait été conçu. Mais qui est à l’origine de cette expérience ?

Je pèse le pour et le contre à toute vitesse. Dans mon exposé initial, j’ai volontairement omis de mentionner le GODE, ne sachant pas qui étaient ce gonze et ses sbires, et ne voulant pas griller toutes mes cartouches en une seule rafale. Mais au point où nous en sommes, je décide de tout jouer sur un coup de dés qui, comme on le sait, jamais n’abolira le hasard (vous avez quatre heures). En d’autres termes, je lui balance le peu que nous savons sur le GODE, à savoir le carnet de Mengele et les commandes qui lui ont été passées par cette organisation. Là, deux possibilités : soit Queue-de-Cheval fait partie du GODE, et nous sommes bons pour finir en merdes de cochons, soit on revient en deuxième semaine.

Queue-de-Cheval se caresse le menton, dans un silence que d’aucuns, plus doués que moi, qualifieraient d’insoutenable.

— Voici ma deuxième question, Orcus Morrigan : qui vous a envoyés en cette époque pour empêcher cette épidémie.

Bon, là, je ne prends pas trop de risques a priori.

— Ah ben pour nous faire voyager dans le temps, je ne vois que Wilson.

— Wilson ?

— Oui, Wilson, Satan, Lucifer, le diable… Vous voyez bien, l’entité suprême du mal qui nous a tous ramenés d’entre les morts. Le patron, quoi !

— C’est bien ce qui me semblait…

Il s’approche du zombie qui tient Tokū à bout de bras, comme s’il s’agissait d’une sucette.

— Ah enfin, soupire mon pote en voyant s’approcher le chef de la bande. C’était pas trop tôt. Rester la tête en bas, je m’en fous, je n’ai plus de sang ni de cerveau, mais se faire dépiauter façon Ravaillac, je commençais à l’avoir mauvaise. Donc c’est bien aimable à me vous de me libérer, mon prince. Dites, vous croyez qu’on va pouvoir me recoller les morceaux, parce que… Non mais eh, arrêtez !!

Merde, comme Tokū, j’étais persuadé que Queue-de-Cheval allait le libérer. Au lieu de ça, il prend la machette de la main de son gorille, et schlac again ! il lui coupe l’autre bras !

— Non mais j’hallucine ! s’égosille Tokū. Il vient de me couper le deuxième bras, cet enculé ! Et comment je vais me torcher, moi, maintenant ? Sérieux, Orcus, tu comptes intervenir, à un moment donné, ou je dois finir en Philippe Croizon japonais ?

Le fait est que Tokū n’a plus qu’un seul membre, la jambe par laquelle il est toujours tenu par le mastard. Et la tête.

Alouette.

Intervenir, il en a de bonnes, lui. Que vouliez-vous que je fisse contre cinq ? Que je mourusse ? Et puis quoi encore, j’ai une histoire à terminer, moi.

— Euh, m’sieur le Maître, si vous permettez, y aurait moyen de savoir pourquoi vous êtes en train de démembrer mon ami ? Non parce que j’ai été franc et honnête dans mes réponses, après tout.

Queue-de-Cheval s’approche de moi le regard flambant de rage et les lèvres retroussées sur des dents jaunâtres. Il brandit la machette et me lance :

— Parce que le Prince des Enfers, celui que tu appelles Wilson, est la plus ignoble des ordures gangrénées que cette planète ait jamais portée, et qu’à ce titre doivent être anéantis tous les laquais qui servent ses desseins nauséabonds.

Et schlac encore ! il m’abat la machette sur le crâne.

Enfin, quand je dis schlac ! ça fait plutôt dziiiiiing ! Ou bien cloooong ! Ou biiiiing ! Parfois même tsouuuuuuung !

Tu veux savoir ce qui fait ce drôle de bruit ?

Alors viens, petite fille, dans mon comique tripes.