Maxime Gillio - In GODE we trust

J’ouvre le carnet et découvre l’écriture en pattes de Fliege de feu l’Ange de la Mort. Des dizaines de pages noircies de lignes serrées, de formules mathématiques, de croquis et de schémas.

Mais il y a un hic.

J’aurais dû y penser au moment de convoquer le zombie de Mengele. Seulement, le coup du carnet échappé de sa poche, je ne l’avais pas planifié.

— Y a un souci ? demande Tokū.

— C’est écrit en allemand…

— Et alors ?

— Rappelle-toi, au moment où tu as commencé à explorer les fichiers sur l’ordinateur, tu as dit que tu ne reconnaissais pas la langue. Donc ce n’est pas toi vas traduire ces pages.

— Et toi ? On ne peut pas imaginer que tu parles un peu allemand ?

— Tu rigoles ? J’ai expliqué que je faisais de la germanophobie, Tokū ! Ce ne serait pas crédible…

Bon, pas de bile, je vais trouver la soluce. N’oublions pas que nous sommes dans une série fantastique, et qu’à ce titre, les ficelles les plus grosses peuvent servir à pallier l’incurie scénaristique de l’auteur.

Je lève la tête vers le plafond du labo et crie :

— Yahvé !

Tokū me regarde, interloqué.

— Tu fais quoi, là ?

— Ben j’appelle Yahvé !

— Non mais qu’est-ce que tu crois ? Que Dieu va se manifester parce qu’un zombie l’appelle comme on siffle un taxi ? Tu as de l’espoir, toi !

— Sauf que dans cette histoire, c’est Dieu et Satan qui sont mes commanditaires. Donc ça peut marcher. De toute façon, c’est ça ou le récit se termine en eau de boudin… Oh, Yahvé, ramène Ta fraise, merde !

Je vous fais grâce de l’effet de surprise, de toute façon inexistant. Un rectangle tremblotant se dessine dans l’air, dans lequel apparaît la grosse tronche de rastaman de Dieu le Père.

— Quoi encore ? Putain, Orcus, tu sais quel jour on est ?

— Euh non, j’avoue…

— C’est le lundi de Pâques, man ! Le lendemain de la Résurrection de Mon fils ! Un jour encore plus important que son anniversaire, son ascension ou l’obtention de son permis de conduire ! Tu sais ce que ça veut dire ? On a organisé une teuf de malades avec des millions de clampins à travers le monde. Je te raconte pas le buffet, tout casher en plus, que j’ai dû craquer mon PEL  pour le payer. Y a même DJ Pilate qui nous fait une drum session de ouf, on est en train de kiffer une de ces vibes, je te raconte pas. Alors balance-moi vite ce dont tu as besoin.

— OK, un petit miracle, c’est jouable ?

— Un miracle, hein ? Comme c’est original… Et tu veux quoi ? Que je change l’eau en vin ? Des pissenlits en chichon ? Grouille !

— Non, rien de tout ça. Je veux juste savoir parler allemand.

Malgré ses lunettes de soleil, j’aperçois ses sourcils qui se froncent.

— Quoi ? Tu Me déranges en pleine nouba pour pouvoir parler une langue étrangère ? Oh, fils, tu sais à qui tu t’adresses, là ? Le Tout-Puissant, quand même ! Tu pouvais pas appeler le zombie de Berlitz ou celui d’Alphonse Chérel ?

— De qui ?

— Non, laisse, c’est juste pour que tes lecteurs aillent chercher sur Google… Bon, allez, assez perdu de temps, hop, hocus pocus, ça y est, tu sais parler allemand. Et pour pas que tu me relances par la suite, je t’ai fait un pack : désormais, tu parles aussi espagnol, russe, italien, mandarin, portugais, inuit, bantou et wolof. Y a que le Aya Nakamura, là, désolé, même Moi Je peux rien faire… Et maintenant, tu arrêtes de Me casser les couilles, et tu M’oublies jusqu’à la résolution de l’histoire. Ciao !

Fin de l’intermède. Je me tourne vers Tokū et lui adresse un clin d’œil.

— Alors, il est pas balèze, le Morrigan ? Allez hop, pouf pouf, on reprend l’intrigue.

J’ouvre le carnet et découvre l’écriture en pattes de Fliege de feu l’Ange de la Mort. Des dizaines de pages noircies de lignes serrées, de formules mathématiques, de croquis et de schémas.

Au fil de ma lecture, je m’aperçois que ce carnet lui servait à la fois de cahier d’expériences, mais visiblement aussi de journal intime.

— Dis, Eva Braun, c’était bien la meuf d’Hitler ?

— Sa maîtresse, oui. Si mes souvenirs sont bons, ils se sont même mariés la veille de leur suicide. So romantic

— Ben visiblement, elle n’était pas que romantique, la cochonne. Tu savais que Mengele se la tapait ?

— Arrête ! Coucher avec la bergère d’Hitler, c’est signer son arrêt de mort.

— Écoute plutôt : « Cher Journal. Aujourd’hui encore, j’ai profité qu’Adolf avait une team building en Pologne pour rejoindre Eva au Kehlsteinhaus. Ce Nid d’Aigle est en train de devenir le nid de notre amour et de notre idylle dévorante. Cher Journal, notre passion nous fait perdre la tête et notre prudence. Eva est si ardente… À peine étais-je arrivé qu’elle m’a entraîné dans leur bunker. Là, je lui ai joué toute la gamme de l’amour et de la passion. Elle était insatiable, et je lui ai tout fait : « la tyrolienne autrichienne », « Die Zauberflöte baveuse », « Ruhr-moi dans les brancards », « si la ligne Maginot est occupée, passe donc par les Ardennes », « mordille-moi les Teutons », « les Schleuhs, il tiendra tout seul », « débroussaille-moi la Forêt-Noire avec les dents », « la Führer du samedi soir », « qu’est-ce que t’es Bonn ! », « Munich-moi comme une bête, grand fou », « Astique-moi la Cologne »… » Ben mon colon, si je m’attendais à ça !

Les yeux de Tokū s’étrécissent davantage.

— C’est tout ce que tu as trouvé, Orcus ? Un simple tirage à la ligne érotico-calembouro-xénophobe ? Tu es conscient qu’on va encore perdre des abonnés, avec tes conneries ?

Je baisse le front, penaud.

— Tu crois ?

— Évidemment, bougre d’âne ! Tu crois vraiment qu’on va trouver un « les Schleuhs, il tiendra tout seul » dans un Guillaume Musso ou un Michel Bussi, sérieux ?

Je renifle un grand coup, quand même un chouïa vexé.

— Ouais, ben tu sais quoi, je ne fais peut-être pas du Musso ou du Bussi, mais une chose est sûre, eux ne sauraient pas faire du Orcus Morrigan !

Et pan, prends ça dans les dents, Confucius !

Cela dit, abstraction faite de ma mauvaise foi légendaire, il me reste moins de deux feuillets pour faire progresser l’intrigue et terminer sur un de mes légendaires cliffhangers. J’ai donc intérêt à me magner la rondelle.

Je me replonge dans la lecture du journal de Josef Mengele, à la recherche d’informations vraiment intéressantes. Après quelques minutes, je claque des doigts pour attirer l’attention de Tokū.

— Ça y est, j’ai un truc !

— Sûr ? Un vrai, cette fois ? Pas encore une de tes conneries ?

— Promis ! À plusieurs reprises, Mengele évoque le fait d’avoir été contacté par une mystérieuse organisation, qui lui a demandé de développer un virus qui se répandrait à la surface de la Terre.

— Et c’est maintenant que tu le dis ? Comment s’appelle cette organisation ?

— Le GODE.

— Le GODE ? Mais ça veut dire quoi ?

— Aucune idée, nulle part ailleurs il n’est donné d’explication à cet acronyme. Mais ce GODE doit être un gros truc, car Mengele n’a que ça à la bouche.

Tokū s’absorbe quelques instants dans ses réflexions.

— Bon, d’accord, on avance un peu, mais vu que le bon toubib est réduit à l’état de fiente, comment on peut savoir où se cache le GODE ?

Je tourne les pages et m’arrête aux toutes dernières notes de Mengele.

— Ben faut vite qu’on sorte d’ici et qu’on regagne Wuhan, mec.

— Pourquoi, qu’est-ce qui est noté ?

— « C’est demain que je dois livrer un spécimen de pangolin infecté au GODE. Un vendeur du marché de Wuhan servira d’intermédiaire, et il ne doit y avoir aucun témoin de la transaction. Mes laborantins, chargés d’emmener le pangolin à l’endroit de l’échange, ne savent donc pas qu’ils seront suivis par un de mes zombies mutants dont la consigne est de les éliminer. »

— C’est donc ça, le charnier sur lequel nous sommes tombés. Mais alors, les écailles de pangolin qu’on a trouvées…

— … n’indiquaient pas le lieu de départ, mais celui d’arrivée. Nous avons fait le chemin en sens inverse.

— Mais du coup, comment expliques-tu qu’on n’en ait trouvé que dans une seule direction ?

— Ça me semble évident : la personne qui a récupéré le pangolin vérolé devait être véhiculée.

— Merde, tout ce temps perdu… Et de quand datent ces notes ?

Je vérifie la page.

— Hier… Bon, je crois qu’on n’a pas trop le choix, mon vieux.

— Oui, faut qu’on se magne le train pour se rendre sur ce fameux marché. Avec un peu de chance, le vendeur y est encore et on trouvera une trace du GODE.

— Tu as raison. Mais avant de partir pour Wuhan, il nous reste une dernière chose à accomplir. Aide-moi…

Une heure plus tard, nous quittons le laboratoire en flammes, insensibles aux cris des bêtes affolées face à l’incendie qui va les carboniser.

Oui, je sais, c’est injuste, ces pauvres petites bébêtes que nous abandonnons derrière nous, brûlées vives, victimes de notre cruauté. Mais elles étaient toutes infectées, alors que vouliez-vous que nous fissions ?

Et puis merde, si vous n’êtes pas contents, fallait demander à Allain Bougrain-Dubourg d’écrire cette histoire.

Parce que je rappelle qu’il ne s’agit quand même que d’un putain de pangolin !